Le contre-transfert et les origines de la technique analytique .

Entre Sabina Spielrein, Freud et Jung, d’une part, entre Gizella et Elma Pálos, Ferenczi et Freud, d’autre part, la cause est entendue. L’analyse d’Anna Freud par son père, ainsi que ses enjeux pour l’élaboration des principes de la technique psychanalytique restent en revanche à explorer. Quelques avancées importantes dans la compréhension du contre-transfert restent à faire. Le résumé de quelques moments d’une cure analytique peut nous y aider.

L’une des particularités les plus marquantes de la psychanalyse est que, dans ce domaine,  » l’exemple est la chose même « , comme le signale Freud, suivant en cela un mouvement de pensée dont la source est Hegel. Avant de pouvoir songer aux « cas » qu’on nous expose ou que nous exposons, nous devons tenir dans la plus haute considération le fait que l’exposé de cas est déjà « un cas ». Tout contre-transfert est « lecture » singulière du transfert et l’induit, tout autant qu’il en est le produit. La psychanalyse gagnerait à considérer les « affaires » Sabina, Gizella, Elma, Anna et autres comme autant de « cas » qui ont parsemé son histoire et qui ont obéit à une logique discursive propre à ce savoir, tant il se fonde sur l’affirmation de l’inceste et du meurtre comme constitutifs de l’être humain. Le rejeter, nier le caractère fondateur de la sexualité et de sa perlaboration à travers le complexe d’Œdipe, équivaut à rejeter la psychanalyse même. Les psychanalystes gagneraient à ne pas dissocier l’histoire de ces « cas », ainsi que les leurs, et leur propre histoire institutionnelle. L’agieren, la mise en acte, n’est pas rejet du transfert. Très exactement, elle est l’une de ses modalités. Je propose un exemple.

Marie et les éclats

Depuis quelques années elle se rend à ses entretiens. Régulièrement, pluie ou beau temps, elle frappe à la porte de mon cabinet à l’heure convenue. La tête légèrement baissée de manière à me cacher son regard, les mains entrelacés au niveau de sa ceinture, elle croise mes tapis et se prépare sur le divan à sa séance. Elle parle de ses difficultés avec son fils, de ses joies avec sa fille, de ses difficultés avec sa femme de service qu’elle veut pourtant aider, de ses énormes difficultés avec son mari, qu’elle ne veut pourtant pas quitter sans comprendre ce qu’elle fait. Parfois elle mentionne un souvenir d’enfance suffisamment anodin pour ne pas mettre en péril cette minutieuse construction.

C’est une analyse élégante, lisse, sûre, sans surprise, au bord de l’ennui.

Son analyse se poursuit depuis un certain temps. Sa vie a bien changé. Régulièrement, automne ou printemps, elle vient me voir à l’heure convenue. La tête discrètement inclinée de manière à me cacher son regard, les mains entrelacées au niveau de son pubis, d’un pas timide elle traverse la salle pour commencer sa séance. Elle parle de l’analyse de son fils, des bonheurs de sa fille, de ses difficultés avec son homme de service qui pourra pourtant l’aider au cas où elle quitterait son mari, c’est presque décidé, ils n’ont plus rien à se dire. Sa vie professionnelle est animée, ses relations avec sa sœur jumelle se sont distendues, elle a convaincu une autre de ses sœurs à venir en analyse. Elle croit chose évidente que d’éprouver des difficultés dans sa vie sexuelle, vu qu’elle l’a découverte dans la ferme de ses parents, avec les animaux, puis avec les métayers de son père qui lui ont offert de l’argent en échange d’une bise, d’une « touche ». Elle n’en a jamais parlé à personne.

La capacité de se souvenir est début de mise en perspective historique de sa propre vie, qui gagne ainsi en épaisseur, comme si une nouvelle dimension venait s’inscrire dans la capacité de penser.

C’est une analyse émouvante, qui suit son cours haletant. Elle se rend toujours à ses séances, quatre fois par semaine, cinquante minutes la séance. La tête inclinée, elle montre sa nuque et lorsqu’elle me croise d’un pas ferme, son regard me fixe rapidement. Je croirais presque qu’elle m’immobilise alors, autant elle semble se tenir elle-même immobilisée, en se serrant fortement de ses bras croisés autour de sa taille. Elle a pris la décision de trouver un amant,  » n’importe où, dans son entourage « . Elle fait tout ce qu’il faut pour cela, elle déploie tous ses pouvoirs de séduction. Elle ne peut plus supporter l’idée qui la torture : seule une sévère punition pourra la faire parvenir à l’extase. Elle ne se la représente pas exactement, cette punition, mais il ne saura en être autrement depuis qu’un souvenir a envahi victorieusement son cœur. Elle était entrée dans la chambre de ses parents et elle a vu son père nu. Il a suivi son regard et il l’a giflée. Elle ne le lui a jamais pardonné. Aujourd’hui, elle se pose des questions. Pourquoi serait-elle entrée dans cette chambre ? N’aurait-elle pas dû savoir que son père s’y trouvait, seul ? Sa mère partait si souvent à la rencontre de son amant. Elle ne le cachait même pas. À partir de cette gifle, chaque fois qu’elle a pu esquiver une caresse sur le visage, elle l’a fait. Comme s’il fallait que son visage reste pur, immaculé, de tout autre contact que celui-là, de la main de son père. Et maintenant, cette idée d’une punition.

Il y aurait lieu de discuter l’existence d’un supposé masochisme féminin, cette vue de l’esprit si datée. Je pense avec mépris à l’habitude de gifler les enfants, plutôt que de les fesser. Mes fantasmes sont vivants, colorés, je m’imagine en train de la fesser. Je pense avec dédain à Jung et Ferenczi, qui n’ont pas résisté à leurs patientes. L’image persistante du contraste entre la rougeur et la blancheur de la chair battue me fait décider de supprimer avec vigueur toute pensée contre-transferentielle. Mais c’est déjà une punition, ma manière abrupte d’interrompre cette séance et de la raccompagner à la sortie de mon cabinet. Et cette violence, appartient-elle au domaine ce que ces images réveillent en moi ou à celui de ce qui m’amène à les refuser ?

Peut-être a-t-elle deviné mon trouble et cherche-t-elle à m’énerver en arrivant en retard. La fraîcheur de cette journée ensoleillée du début du printemps m’aide à me rassurer. C’est une analyse jusqu’ici excellente. Je ne vais pas la gâcher. Sans doute quelque chose a dû se produire, aurait-elle trouvé un amant, vu l’intensité et la fermeté du regard qu’elle rive à mes yeux, en jetant sa tête bien en arrière lorsqu’elle entre triomphante chez moi.

 » Mon mari a raison « , dit-elle riant.  » J’aurais dû faire de la politique. Je suis faite pour être l’élue. Enfant, à l’église, je guettais la lumière à travers les vitraux. Leur éclat, c’était le regard de Dieu. Je me disais que si la lumière tournait de tel ou tel côté, c’est que Dieu qui m’avait choisie, que je le verrai assis au bord de mon lit l’après-midi. Je l’attendais des heures et des heures. Puis, j’ai abandonné. « 

 » L’éclat du regard des hommes que vous séduisez « , j’avance, elliptique, fier de moi.

Elle part d’un éclat de rire.  » Plus tard, c’est devenu le prince charmant. Je l’ai attendu au détour de chaque coin de rue. Remarquez, c’était un progrès ! Même à l’église, je l’ai cherché, les dimanches ou autres. C’était fini, les vitraux. » Son rire cristallin envahit mon bureau. Je pense aux pommes empoisonnées et aux bois dormants. Quelle douce chaleur m’envahit. J’ai vaincu mon contre-transfert, elle pourra poursuivre son élaboration œdipienne, en reprenant de meilleurs rapports avec son mari.

Du père au mari, une chaîne signifiante se compose de différents signifiants : animaux, métayers, Dieu, prince charmant. L’élaboration œdipienne est précédée par le roman familial du névrosé, lui même préparé par les théories sexuelles infantiles, dans un ordre qui s’articule de manière si logique que le contre-transfert et le transfert semblent en être exclus. Céder à la croyance en cette exclusion prépare leur retour en force, d’autant plus violente que l’exclusion s’est prétendu scientifique. L’idéalisation de la communauté analytique en tant que pure institution scientifique, à l’exclusion des enjeux transférentiels qui l’animent, prépare sa bureaucratisation totalitaire en excluant la réflexion sur les solutions admissibles à apporter aux problèmes engendrés par le transfert et par le contre-transfert.

Chacune des étapes de cette cure prépare la suivante et la dépasse à la fois. Du constat clinique à l’émotion, de l’émotion au fantasme et de celui-ci au trouble à la fois réel et de la perception du réel, la limite entre imagination et mise en acte s’amincit. Cependant, vainqueur, suis-je vaincu au moment même où je parachève ma victoire ? La mise en acte d’un certain érotisme a été évitée, peut-être de justesse, la passion et d’autres érotismes intègrent l’acte d’écrire ou l’exposé du « cas » cependant, qui devient alors modalité de l’agieren, inscrit dans l’institution psychanalytique, où elle réapparaît sous la forme des agissements auxquels s’adonnent ses différentes instances hiérarchiques .

Une fois dissipés les nuages qui envahissaient sa vie familiale et éclaircis les troubles de son enfance, Marie se sent libre d’envisager avec plus de créativité sa vie professionnelle. Elle me communique ainsi son souhait de devenir psychanalyste. Cette décision de la part d’un patient est parfois source de réjouissance pour l’analyste, le plus souvent inconsidérée. Le métier d’analyste présente des exigences de formation théorique et clinique qui manquent clairement à la plupart des praticiens de la psychanalyse et que les institutions psychanalytiques, de toute évidence, non seulement sont loin de pouvoir leur offrir, comme ne s’en font aucun souci. Un psychanalyste doit posséder une culture générale à la fois large et relativement précise, historique et contemporaine. Son expérience clinique doit couvrir les plus larges étendues des domaines qu’il se prépare à affronter, en psychopathologie de l’enfant, de l’adolescent, de l’adulte et de la personne âgée. Il doit pouvoir intégrer et se dégager de la psychiatrie, de la psychologie, de la philosophie et de l’anthropologie. Ce n’est pas le cas de Marie. Je lui demande d’attendre, avant de prendre une décision ferme. Elle s’y refuse. Elle a déjà pris contact avec un groupe d’analystes, qui, pour des raisons aussi variées que mystérieuses, a décidé d’accepter sa candidature. Pour ma part, je décide de considérer cette mise en acte comme un moment de sa cure.

A quelle idéalisation de la psychanalyse dois-je me laisser aller pour souhaiter tant de qualités aux psychanalystes et aux institutions psychanalytiques (sociétés, associations, écoles, instituts de formation, revues, journaux) ? Ma sévérité envers Marie, qui m’impose de vouloir lui éviter l’accès à une profession, découle de mon contre-transfert et de mon agressivité, au même titre qu’auparavant mes fantasmes à son sujet. Ne serait-elle pas, cette sévérité, la même que celle qui a amené son père à la gifler ? Entre interdiction ou inhibition, permissivité ou abus, un lieu doit pouvoir se constituer où le désir puisse exister sans danger pour ceux qui le portent ou qui en sont portés et sans inutile violence.

Dans les groupes d’étude et de recherches auxquelles elle participe, Marie éprouve un coup de foudre. Jamais a-t-elle connu des sentiments aussi violents. Rémy lui a pourtant dit être marié et croire que mieux valait pour eux de ne pas se rencontrer en dehors de leur groupe. Rien n’y fait. Marie ne pense qu’à lui, délaisse ses enfants, ne veut plus de son mari. L’ébauche d’une interprétation de transfert, qui suggère qu’elle quitte son monde pour venir dans le mien et la passion, peut-être… Rien ! Elle ne veut pas en entendre parler.

Nous reprenons encore une fois l’histoire ancienne de la passion de sa mère pour cet homme qui l’amenait à partir, à s’absenter pendant des longues heures, voire pour la nuit. Marie ne l’a pas toujours accompagnée. Elle pouvait aussi rester seule avec son père. C’était insupportable de le voir abattu. Certes, elle a pu nourrir le fantasme de le soulager, de s’attendrir sur son sort, mais il semblait tellement fort qu’elle lui en voulait. Elle se réfugiait chez ses grands-parents maternels, leurs voisins.

Je remarque leur présence si rapprochée. Devaient-ils s’inquiéter de la voir chez eux ! Ne disaient-ils rien ? Et comment ! Une fois sa mère s’est caché dans leur grenier pour y passer la nuit avec son amant. Son grand-père a pris un fusil pour mettre fin à cette histoire. La grand-mère s’y est opposée. De toute manière, en effet, ce n’était pas au grand-père d’y mettre fin. Mais son père restait muet, paralysé. Pourtant, c’était un homme très violent, qui rentrait de la chasse les mains ensanglantées.

La perlaboration œdipienne ne met pas fin à la passion de Marie. Rémy ne fait rien. C’est à elle de prendre toutes les initiatives. Ils se retrouvent seuls dans la ville où ils habitent, leurs conjoints étant partis en vacances avec leurs enfants. Marie exige. Elle ne veut pas d’un hôtel, mais le rencontrer dans sa chambre. A elle. Dans so appartement à elle, au milieu de ses choses.

J’essaie d’éviter ce qui me semble être le premier pas au-delà d’un certain seuil. Elle aime Rémy comme elle s’aime à elle-même. Comme elle aime la toute-puissance de sa mère à travers l’amour qu’elle se porte à elle-même, dans la surestimation de son désir et de ses fantasmes, dans son exigence de parfait accord entre rêve et réalité. Elle reproduit minutieusement, de tout point de vue, ce que faisait sa mère. Et le prénom de son adoré est bien un anagramme de son propre prénom. Rien n’y fait.

Quelques semaines après cette mise en acte, Marie développe une sérieuse dépression, accompagnée d’un état anorexique grave. Elle ne quitte presque plus son lit, ne veut plus que ses enfants fréquentent l’école et, à la fois, ne peut pas souffrir leur présence. Elle s’en prend à moi, qui aurait dû l’empêcher de se lancer dans les bras de Rémy, qui aurait dû lui interdire d’emblée toute aventure extra conjugale. Sa hargne envers moi témoigne de l’ancienne idéalisation. La déception et la séduction ne se quittent jamais.

Mais Marie se rend toujours à ses séances : pour m’attaquer, m’injurier, menacer de me faire un procès, dénoncer les étrangers, l’analyse, ciel et terre. Elle exhibe aussi sa déréliction, sa maigreur, son teint pâle, ses yeux hagards. Je lui parle de la rage qu’elle a pu éprouver envers son père : de ne jamais réagir, de ne pas se plaindre. Comme si, maintenant, elle voulait à la fois se venger de lui en moi et exprimer sa douleur à lui. Elle m’écoute. A un autre moment, je lui parle de la rage qu’elle a pu éprouver à l’égard de l’amant de sa mère, mais aussi de comment elle a pu imaginer que sa mère souffrait, d’être ainsi prise en tenaille. J’essaie progressivement, peu à peu, de couvrir le champ des identifications possibles de Marie.

Elle reste néanmoins hostile à mon égard, attachée à moi dans son hostilité. La névrose ou la psychose de transfert finissent toujours inévitablement par se produire. Elles sont même les seuls leviers dont disposent l’analyse pour intervenir sur les troubles ancestraux qui ont amené le sujet à chercher une cure. Ceux qui soutiennent que l’analyse ne guérit pas, avouent leur impuissance à manier le transfert au moyen du contre-transfert et à analyser la névrose que l’un et l’autre provoquent, ouvrant ainsi la voie à des transformations bien réelles.

Paradoxalement, l’hostilité de Marie envers moi correspond à une lente amélioration de son état général et de sa vie de famille. Elle abandonne la poursuite d’une formation analytique et reprend son activité professionnelle d’origine, qui a été l’occasion d’une perlaboration soutenue, couvrant dès ses aspects homosexuels contre lesquels Marie se défendait au moyen de ses amants, jusqu’à ce qu’elle comportait et comporte d’identification possible à moi, en passant par une identification à sa mère, « accoucheuse » dans leur village d’origine. En effet, Marie a eu une formation de sage-femme, profession qu’elle a abandonné après l’accouchement de son deuxième enfant. L’agressivité de Marie à mon égard a été la plus claire manifestation du rétablissement de son narcissisme, conçu comme position où vie et mort s’articulent .

Ce rétablissement à obéit à trois coordonnées majeures : d’abord, les ressources de Marie elle-même, qui n’a jamais permis que ses attaques contre moi atteignent l’ensemble du travail analytique lui-même. En effet, au moins une certaine reconnaissance du chemin qu’elle a parcouru ne lui a jamais manqué ; ensuite, ma capacité à contenir son agressivité et à ne pas permettre que mes éventuelles réactions personnelles viennent à déborder le cadre de ma réflexion contre-transférentielle entendue au sens d’un réperage topique, économique et dynamique de l’inscription de la mise en acte de Marie et de mes possibilités de la guérir dans ma propre histoire ; enfin, j’ai pu réorienter cette somme de sentiments agressifs envers l’institution à laquelle je participais à l’époque, où elle pouvait apparaître comme réelle. L’agressivité générale s’y répandait en effet, vu son histoire et son propre fonctionnement métapsychologique groupal, caractérisé par l’idéalisation et la dénégation de son histoire, ainsi que par le déni des réalités les plus banales de l’existence quotidienne des psychanalystes et d’un groupe social.

Néanmoins, l’imbrication entre la cure individuelle, les possibilités contre-transférentielles de l’analyste et l’institution analytique sont à l’origine même de la psychanalyse.

La mise en acte

L’étrange idée de création d’une institution destinée à accueillir une forme de pensée a plusieurs sources.

De même, chaque étape de l’histoire du mouvement analytique prépare l’autre au moins dans leurs éléments structuraux déterminants. Sabina, Gizella ou Elma, Anna enfin, sont des prénoms qui désignent, en même temps, le dégagement du contre-transfert par rapport au transfert et l’incrustation de l’un dans l’autre.

Freud ne condamne jamais directement ni Jung ni Ferenczi pour leurs relations respectives avec Sabina Spielrein, Gizella ou Elma Pálos. De Sabina Spielrein, il hérite du concept de pulsion de mort. De Ferenczi et Elma Pálos, il hérite ses observations sur l’amour de transfert, où l’on a cru lire des prescriptions tranchantes. Ces histoires sont tourmentées, il importe de les comprendre. Vraisemblablement la plus grande partie du travail nécessaire à cette compréhension a déjà été accomplie .

La position de Freud par rapport à Jung au sujet de cette affaire est très variable. D’abord il repousse Sabina et soutient les négations de son élève. Devant l’évidence, il s’excuse auprès de la jeune femme et attribue une faute à Jung, tout en lui écrivant qu’il ne doit pas se faire des reproches, puisque c’est l' » autre partie  » qui serait responsable. Le mot de  » contre-transfert « , qui apparaît dans une lettre de juin 1909, devient concept lors de la conférence faite par Freud au II congrès international de psychanalyse, à Nuremberg, à la fin mars 1910. La  » personne du médecin lui-même  » reçoit  » l’influence du patient sur la sensibilité inconsciente « . Il doit maîtriser ce contre-transfert au moyen d’une incessante auto-analyse.  » Celui qui n’arrive à rien dans une telle auto-analyse n’a pas autre chose à faire qu’à se contester…la capacité de traiter analytiquement des malades . » C’est l’acquis théorique le plus important réalisé par Freud à partir de cette expérience en ce qui concerne la technique analytique. La compréhension de l’incidence du contre-transfert sur le transfert n’est pas encore possible, l’articulation entre l’un et l’autre d’un point de vue métapsychologique ne peut pas encore se faire.

Or, c’est à cette compréhension d’un point de vue topique, économique, dynamique et génétique, donc proprement métapsychologique, que se livre Sabina dans ses efforts pour éclairer son histoire d’amour avec Jung. À partir de ses écrits — de son journal, de ses lettres, de ses articles — une claire représentation apparaît des enjeux de la mise en acte transférentielle.

La situation analytique, de par son dispositif même, de par ce qu’elle va mettre en jeu chez les deux partenaires d’une cure, est fondamentalement l’objet de puissants investissements narcissiques, ainsi que de puissants mouvements régressifs, qui se produiront à différents lieux topiques pour chacun des participants, à différents moments, selon différents principes économiques ou dynamiques. La visée essentielle de la technique analytique est le bon déroulement de ces investissements narcissiques, leur préservation et enfin leur atténuation, éventuellement leur dissolution ou leur sublimation.

La mise en acte érotique ou amoureuse, tout comme la mise en acte agressive ou haineuse, viennent contrarier ces investissements. Le narcissisme des deux participants est brutalement rompu dans ce cas, chacun est atteint dans ses idéaux les plus investis. Un véritable démantèlement de l’appareil psychique se produit, qui semble faire miroiter les figures de la folie propres à la passion amoureuse lorsqu’elle est envahie par la haine.

Sabina Spielrein ébauche le concept de pulsion de mort et l’approche de la notion d’indifférenciation. L’appareil psychique des deux partenaires devient lui aussi indifférencié. La  » transmission de pensée  » devient une évidence pour eux. Les représentations liées à différents moments du temps se chevauchent, rejaillissant les unes sur les autres. Les choses dites ont déjà été entendues, ce que l’on éprouve a déjà été vécu. L’expérience de l’autre corps renvoie au souvenir d’autres corps, voire à des expériences homosexuelles ou de la découverte du corps propre. L’indifférenciation atteint encore les repères signifiants de la chaîne transgénérationnelle. Les ancêtres envahissent l’expérience actuelle, les morts font irruption parmi les vivants.

Si une leçon d’éthique peut se formuler, elle est celle que Freud donne à Sabina lorsqu’il lui écrit :  » Ne vous imposez aucune contrainte, mais soyez à fond pour ce que vous déciderez. « 

Confusions

L’attention portée aux enjeux métapsychologiques de toute mise en acte est essentielle à la compréhension des modalités du transfert et aussi de la cure analytique, qui déjoue le débordement répétitif de l’agieren. À défaut de cette compréhension la répétition s’installe. Plus tard, Jung prendra comme amante une autre de ses patientes. La répétition de cette mise en acte s’inscrira aussi au cœur du mouvement psychanalytique, dans la mesure où elle n’est pas ouvertement analysée, mais reste du domaine de la réprobation morale. En tant que telle, cette réprobation « politiquement correcte », néglige les faits que, du coup, se répandent.

De manière très large,  » l’affaire  » Sabina s’étend de 1904, année où la jeune femme est hospitalisée au Burghölzli, à 1923, quand Freud lui écrit pour la dernière fois. De manière plus serrée, la période la plus  » scandaleuse  » ou  » aiguë  » va de mars 1909, quand Jung écrit pour la première fois à Freud au sujet de ses problèmes avec une patiente, jusqu’au mois d’octobre 1911, quand Sabina est admise à la Société psychanalytique de Vienne, après y avoir présenté son texte « La destruction comme cause du devenir ».

Cette même année, au mois de juillet 1911, Ferenczi communique à Freud qu’il a entrepris la cure d’Elma, fille de son amie Gizella qu’il a déjà eue en analyse auparavant et qui est encore mariée à Géza Pálos . Ce qui s’estompe à un endroit réapparaît ailleurs. Ce qui prend fin dans la relation existante entre Freud, Sabina et Jung, réapparaît dans la relation établie entre Freud, Elma et Ferenczi. Freud garde le plus souvent son humour et sa patience. Sa science ne s’inspire pas seulement de Sophocle ou Shakespeare, mais aussi de Molière ou Marivaux. Tel est le prix à payer — normal après tout, bien humain — pour nos plus importantes conquêtes.

En janvier 1910, Freud écrit à Ferenczi une lettre qui semble résumer sa position de l’époque, au moins en privé :  » La vérité, c’est seulement le but absolu de la science, mais l’amour est un but de la vie tout à fait indépendant de celle-ci, et des conflits entre ces deux grandes puissances seraient parfaitement concevables. Je ne vois aucune nécessité de subordonner l’une à l’autre régulièrement et par principe. »

L’humour de Freud ne cède pas à son exaspération devant les errements de son élève, à aucun moment le comique ne cède au tragique, ni même au dramatique ou au moralisateur. Les exemples dont sont tissés le texte de Freud de 1910 où apparaît le concept de contre-transfert et ceux qui tissent son texte de 1915 sur l’amour de transfert le montrent, qui comparent les psychanalystes aux médecins turques, aux gynécologues, aux chimistes, ou encore à un vendeur d’assurances auprès d’un mourant ou à des chiens de course derrière une féminine saucisse.

Cet imbroglio commence vers 1908, quand Ferenczi écrit à Freud, alors qu’il analyse celle qui deviendra son amie, Gizella. Même la mort de Ferenczi ne semble pas y mettre fin. La période la plus aiguë de cette affaire se situe entre décembre 1911, quand Elma envahit le cœur de Ferenczi,  » victorieusement selon toute apparence  » comme écrit ce dernier, et le mois d’août de l’année suivante, quand après avoir fréquenté Freud et être revenue à Ferenczi entre promesse de mariage et cure analytique, Elma voit son analyse arrêtée.

Dans une lettre du 16 octobre 1913, Ferenczi élabore longuement, d’un point de vue métapsychologique, la mise en acte de son transfert. Le démantèlement des investissements narcissiques menacent directement le corps, atteint par des craintes hypochondriaques et par des manifestations psychosomatiques. Le besoin masochiste de punition de la part du père est le prélude à des nouveaux investissements narcissiques. La conquête de la mère peut servir au travail de sublimation.

Les éléments apportés par Sabina Spielrein et par Ferenczi permettent la compréhension métapsychologique de la mise en acte transférentielle. Le texte de Freud sur l’amour de transfert, publié deux ans plus tard, apporte pour l’essentiel la considération de l’amour de transfert comme amour « véritable ». Du point de vue de la technique, il ne semble pas avancer au-delà de ce que le texte de 1910 sur l’avenir de la thérapie psychanalytique avait déjà établi. Certes, Freud réaffirme l’interdiction pour le psychanalyste des rapports érotiques avec ses patients, mais ces rapports sont interdits dans l’exercice de la plupart des professions. L’intimité et l’argent semblent le plus souvent s’exclure, l’intimité semble exiger le don et refuser l’échange. En fait, le texte de 1915 réduit les enjeux de l’amour de transfert à sa seule figure caricaturale, à savoir celle de la jeune femme séductrice qui attire son analyste d’un certain âge, tout en reconnaissant à l’amour de transfert son caractère de véritable amour. Ce texte en outre restreint les issues de cette attraction aux agissements sexuels — et même génitaux — des deux partenaires. A ne pas s’en douter, Freud a présent à l’esprit Ferenczi et Elma.

Ce qui n’est pas résolu à un endroit, mais interdit, réapparaît ailleurs. Le problème n’aurait pas tant été de reconnaître la transgression d’une loi, mais plutôt de découvrir sous quelle autre loi se place-t-il, celui qui en transgresse une.

Aux origines

Le 9 juillet 1913, alors que  » l’affaire Elma  » touche à sa fin, Freud écrit à Ferenczi :  » Pour votre 40 e anniversaire, je peux abandonner ma réserve et avouer que la seule raison pour laquelle je ne vous ai pas énergiquement déconseillé Elma était ma crainte que vous ne vouliez alors, selon des modèles névrotiques, passer quand même à la réalisation. Que voulez-vous faire maintenant ? Pour chacun de nous, le destin prend la forme d’une (ou de plusieurs) femmes, et votre destin a quelques traits précieux bien rares.

 » Vous savez, j’ai décommandé les Emden cette année, si aimable que soit leur compagnie, pour vivre quelques semaines à Marienbad, libéré de l’analyse. Ma relation la plus proche sera ma plus jeune fille, qui se développe maintenant de façon si réjouissante (vous avez certainement deviné depuis longtemps cette condition subjective du « choix des coffrets ») . »

L’auto-analyse de Freud lui fait comprendre qu’Anna devient l’une des figures de son destin, à l’instar d’Elma pour celui de Ferenczi ou Sabina pour celui de Jung. Freud vit une véritable passion envers sa fille, qui s’affirme progressivement et qui se prolonge pour le restant de ses jours. Cette passion a une dimension incestueuse fantasmatique, où l’inceste se révèle comme protection contre les pulsions de mort, en même temps qu’il les exprime. Peut-être aussi devrions-nous interroger l’inconscient freudien des symptômes qui amènent Anna à une première analyse avec son père entre 1918 et 1922, ainsi qu’à une deuxième à partir de 1924, arrêtée grâce aux réticences de la patiente.

Des enjeux importants ont été signalés à ce sujet: les  » conséquences de cette intimité, spatiale et psychique  » et la  » violence de cette promiscuité « , surtout après que Freud ait pris en analyse Dorothy Burlingham, amie intime de sa fille, mais aussi la maladie et  » la création de théories psychanalytiques qui se nourrissent l’une et l’autre des crises de leur auteur . »

En effet, Totem et tabou est contemporain du « Choix des trois coffrets ». « Un enfant est battu » suit de près le début de l’analyse d’Anna et épouse le texte un peu plus tardif d’admission de cette psychanalyste en herbe à la Société psychanalytique de Vienne, à savoir son mémoire dont le caractère autobiographique est à peine voilé et qui porte comme titre « Fantasmes de fustigation et rêves diurnes ». De même, L’homme Moïse et le monothéisme est proche d’un autre de textes d’Anna, Le moi et les mécanismes de défense . Les thèses de Freud sur la sexualité féminine peuvent être questionnées à partir de son engagement passionnel auprès de sa fille, qui se résume à deux remarques : Freud met en parallèle sa relation à Anna et sa relation au tabac . J’ajoute que si cet enfant était né de sexe masculin, il aurait reçu le prénom de Wilhelm . Elle a heureusement échappé au prénom d’Anna Wilhemina !

Je signale quelques points : l’argument de la banalité de l’analyse des enfants par leurs parents à l’époque ne doit pas nous faire oublier que chacun faisait de son mieux pour dissimuler cette pratique. De même, la considération de ce qu’il ne s’agissait pas à l’époque de la psychanalyse telle que nous l’entendons aujourd’hui ne doit pas nous dissimuler qu’il s’agissait bien de la psychanalyse telle que son fondateur et ceux qui l’accompagnaient l’entendaient.

Les premiers textes de Freud d’un caractère analytique plus marqué coïncident avec la naissance d’Anna. La démarche psychanalytique suppose qu’à la fin d’un parcours se produise un dévoilement de ses origines. D’une manière générale des correspondances se dessinent entre « enfantement théorique » et naissances réelles. La métaphore de l' »enfantement spirituel » est assez prégnant dans l’œuvre freudienne et ailleurs. Des considérations plus larges méritent d’être faites.

Perspectives

Ces pratiques ont eu des conséquences sur la formalisation de la technique et de la formation psychanalytiques qui se développeront après la deuxième guerre mondiale, proposant des notions éloignées des règles fondamentales établies par Freud, telles la neutralité, l’attention flottante ou l’abstinence. Une fille analysée, Anna, par son père en conflit avec une rivale, Melanie Klein, qui non seulement a analysé ses enfants, mais encore ceux de son puissant protecteur, Jones, lui-même accusant Anna et Freud de manière à ne pas voir et ne pas laisser voir ce qui se passait chez lui. Voilà ce qui ne pourrait pas manquer de créer la plus stricte neutralité comme suprême idéal analytique. La théorie de la technique analytique aurait ainsi été conçue, en grande partie, comme une formation réactionnelle et comme un contre-investissement à partir de pratiques cliniques et familiales pour le moins envahissantes, issues de la crainte de la solitude et de l’envie de pouvoir, tout autant que de la curiosité impérieuse de connaissance de l’âme .

Ces idéaux analytiques ont été précisés. Après une longue maturation, ils aboutissent à ce que Bion ou Lacan formulent. Ne plus avoir de mémoire ou de désir ; correspondre à un pur signifiant et à l’Autre, ou encore identifier être et oubli . Là où la psychanalyse naissante a découvert le désir et le rêve s’installeront maintenant les grilles et les mathèmes.

La formation analytique est alors conçue en fonction de l’accomplissement supposé de ces idéaux, qui correspondent par ailleurs à la vaine ambition de la complète dissolution du transfert. L’analyste qui les aurait atteints, tel mirifique maître zen, n’ayant plus de mémoire, plus de désir, n’étant plus en état d’exercer un quelconque pouvoir, ne serait plus soumis au contre-transfert. L’idéal d’une complète absence de pouvoir comporte un suprême idéal de toute-puissance. Mieux vaut reconnaître son pouvoir et ses limites, pour en faire usage à bon scient !

Ces idéaux semblent aussi devoir protéger contre les risques de transgressions, qui sont loin d’être toujours et même fréquemment érotiques et qui se présentent de différentes manières à tout instant d’une cure. Ces transgressions se manifestent en ceci qu’elles ne contribuent pas à l’élargissement de la conscience du patient vers une compréhension de ses vues du monde en tant que des représentations transférentielles, ni à sa capacité de mise en perspective historique de ses difficultés, ni même à la résolution de ses symptômes, mais elles obéissent à l’affirmation d’une cohérence théorique, voire d’une solidification idéologique, à la vanité du maintien d’une position institutionnelle ou aux plus quotidiens intérêts de préservation d’une rente de situation ou d’un complément d’une rente de retraite, chez les analystes plus âgés.

L’application stricte des idéaux qui commencent à être formulés par Melanie Klein et qui sont pleinement développés par Bion peuvent aboutir à ce que Lacan a désigné comme une « paranoïa dirigée », alors que la stricte application des idéaux formulés par Lacan risque d’aboutir à une « perversion diffuse ». Dans les deux cas, l’incapacité à reconnaître le caractère transférentiel et contre-transférentiel de toute parole aboutit à l’idéalisation de la personne de l’analyste, toujours accompagnée d’une haine de l’analyse et de la banalisation de la singularité du patient.

Le caractère excessif de ces idéaux laisse entrevoir que les pratiques à leur origine ont été perçues comme des excès, alors que ceux qui les ont vécues ne les comprenaient pas ainsi, même si certainement ils les entendaient comme des exceptions nécessaires à l’établissement des règles. Défaire ces idéaux, implique le questionnement de nombreux aspects de la technique analytique . Ce mouvement permet de comprendre que le destin le plus commun de l’amour de transfert n’est pas l’abus sexuel, mais simplement la transmission de l’analyse, c’est à dire la reconduction du transfert et du contre-transfert sur un autre terrain que celui de la cure, quand elle devient transfert de transfert, où auto-analyse et autobiographie s’imposent en permanence, depuis L’interprétation des rêves. Sur ce terrain, entre l’exception et la règle, se trouve l’agieren propre à l’écriture où, à partir d’un effondrement, se confirme le déploiement permanent de nos possibilités créatrices.

Marie est devenue folle de mon incapacité de lui signifier en même temps mon attirance envers elle et l’impossible de cette attirance, tellement fou étais-je, moi, de la langue de bois institutionnelle.

Ce contenu a été publié dans Bibliographie, Livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.