Le triple viol de Nafissatou Diallo

Psychanalyse de l’exil et de l’immigration

(Version PDF ici)

Une femme de chambre d’un grand hôtel nord-américain a été violée par un ancien président du Fonds monétaire international. Sans que l’on le remarque autant, elle a été violentée une deuxième fois par un procureur public des États-Unis, en bande avec des policiers. De manière flagrante, elle a subit une troisième violence lorsqu’un plateau de la télévision française a ouvert ses portes au violeur sans se soucier un seul instant de l’interviewer, elle, pour entendre sa version des faits. D’ailleurs, les journaux français ne semblent pas pressés d’entendre Diallo. Si nous considérons qu’à peine un cinquième des quelques 3200 viols commis dans l’armée nord-américaine, par des soldats américains contre des soldates américaines, viennent à la connaissance des responsables militaires, que parmi les cas connus un nombre encore inférieur arrive à un procès et un nombre infime arrive à une condamnation, les victimes étant le plus souvent accusées elles-mêmes d’avoir « facilité les choses », il est impressionnant que Diallo n’ait pas été accusée elle-même1.

Lors de la dernière prestation télévisée de son violeur, des termes liés à la philosophie ou à la psychanalyse ont été employés : « faute morale », « acte manqué », « psychologisante », « contre-vérité », « manque de sincérité ». Le violeur utilise la notion de « faute morale » pour écarter une autre notion, qu’il considère « psychologisante ». Aurai été psychologisante une interprétation des faits qui aurait inscrit son acte dans la série de ceux des personnes « qui échouent devant le succès », selon l’expression de Freud. Le violeur aurait pu être président de la république ! Son acte inconsidéré a entraîné sa démission d’un poste important et l’impossibilité de son accès à la présidence. Double échec, marqué d’un brin d’autodestruction. Le caractère répétitif de ses abus sexuels violents leur apporte le sceau de la perversion. La « faute morale » permet d’écarter la notion de perversion. Tous les tartuffes au monde évoquent des « fautes morales ».

Pourtant, ni la plaignante ni l’accusé n’ont été soumis à un examen psychologique ou psychiatrique. Une lecture clinique d’inspiration ethnopsychanalytique de ce dossier peut permettre une meilleure compréhension de ce qui s’est passé avec la femme de chambre violée. Lorsque le procureur Cyrus Vance a décidé d’abandonner les accusations contre DSK, il a utilisé des arguments de nature psychologique : « alors qu’il lui était simplement demandé d’être sincère, elle ne l’a pas été, que cela soit sur des détails ou sur des faits importants, certains mensonges portant sur son passé et d’autres sur les circonstances mêmes des faits incriminés », par exemple.

Pourtant, la réalité de l’agression sexuelle n’a jamais été mise en cause. La même demande de sincérité ne semble pas avoir été faite à l’accusé. Ses versions auraient consisté, en un déni massif des faits, y compris des évidences matérielles.

Diallo a dit la vérité

Les faits sont connus et têtus : le 14 mai 2011, pendant neuf minutes, une femme noire s’est trouvée dans la situation de laisser se répandre le sperme d’un homme blanc sur ses vêtements de travail. L’Oxford English Dictionnary et les sites pornographiques donnent à cette action le nom de sharking, activité sexuelle rapide de la part d’un homme qui se présente comme un prédateur. Des traces de ce même sperme ont été retrouvées par la police sur la moquette de la chambre d’hôtel. C’est cela le noyau dur des événements. L’homme quitte l’hôtel de manière précipitée. La femme, encore tâchée, se plaint auprès de ses supérieurs hiérarchiques. L’évidence y est. Une femme qui a un rapport sexuel oral consentant, même très rapide, ne laisse pas se répandre sur ses vêtements un tel liquide. Elle prend des précautions.

Nafissatou Diallo ne fait pas immédiatement appel à la police. Ce sont ses supérieurs hiérarchiques, qui l’appellent. Diallo est une immigrée. Elle peut faire la rusée parfois, comme lors de l’obtention des papiers pour son entrée aux États-Unis, mais elle est essentiellement ignorante. Elle ignore que l’argent aussi laisse de traces, que tout appel téléphonique est susceptible d’être reconstitué. Rusée et ignorante, elle est fragile, d’une fragilité encore plus grande que celle des immigrés, de la fragilité des femmes qui viennent de subir une violence sexuelle. Le rapport du procureur confond cette fragilité avec de la mauvaise foi ou des mensonges. « Manque de candeur », écrit-il quelque part dans son rapport. Les immigrés ont peur plus que candeur !

Si Diallo fait un appel téléphonique après avoir subi une violence, c’est qu’elle a besoin à la fois d’être rassurée et de se livrer à une sorte de vantardise. Un passage en particulier du rapport de Cyrus Vance montre cette fragilité : « À certains moments, les mensonges de la plaignante étaient accompagnés de dramatiques étalages d’émotions. Au cours d’une des auditions, le procureur a interrogé la plaignante sur une circonstance personnelle particulière, et elle a calmement répondu par la négative à la demande. (…) Dans une audition deux jours plus tard, elle a été interrogée de manière plus poussée sur le même sujet. En réponse, elle s’est laissé tomber sur le sol, puis s’est roulée en pleurant ; après s’être ressaisie, elle a dit ne pas connaître la réponse à la question du procureur. Encore dans un autre entretien, le procureur a reposé ses questions. Cette-fois, la plaignante a répondu par l’affirmative, d’une manière factuelle, à la question. »

Pour tout clinicien, ces crises ont des noms. Diallo n’est pas dans un état normal. Ou bien elle fait une crise hystérique relativement grave ou elle fait de crises clastiques, c’est-à-dire, elle montre qu’elle est « brisée », mais en tout état de cause, elle agît contre ses intérêts. Plutôt que de viser à obtenir un avantage, elle montre son incohérence.

La vérité peut être incohérente

En fait, c’est cela qui se passe tout au long des interrogatoires très poussés auxquels Diallo est soumise. Le rapport part d’une constatation : « La plaignante a exprimé sa volonté de coopérer avec les procureurs et d’être honnête. » « Son compte-rendu de l’incident était convaincant, et, comme elle l’a répété à plusieurs reprises aux inspecteurs et procureurs de l’unité spéciale aux victimes, il était matériellement cohérent. (…) Chacun a trouvé la plaignante crédible et était convaincu que les charges criminelles étaient fondées. »

Entre le 14 mai et le 28 juin, pendant un mois et demi, Nafissatou Diallo est soumise à une pression maximale de la part des policiers. Plusieurs d’entre eux l’interrogent, en même temps ou à tour de rôle. Ils posent et reposent les mêmes questions. Quiconque aurait vécu ce genre de situation connaît la violence qu’elle implique, même quand les policiers sont délicats, ce qui est difficile. Cette femme a connu la détresse de tous ceux qui doivent prouver n’être pour rien dans ce qu’ils ont souffert.

Diallo n’a pas fait usage de la ressource que DSK a immédiatement employé. Elle n’a pas revendiqué de ne parler qu’en présence de son avocat. Pleine de « candeur », contrairement à ce que l’on prétend, elle a accepté de collaborer, sans en connaître les risques. Puis, à la fin d’un mois et demi, elle se brise : « Au cours de l’entretien datant du 28 juin, en présence de son avocat, de trois procureurs et d’un enquêteur, la plaignante a non seulement admis avoir été malhonnête avec les procureurs au sujet de ses activités faisant suite à l’incident, mais également qu’elle avait menti au grand jury sur ce point important. »

Pourquoi l’a-t-elle fait ? La police de New York n’avait strictement aucune possibilité de vérifier ce que Diallo disait sur son viol dans son pays. D’ailleurs nous ne saurons jamais si ce viol a eu lieu ou pas, car aucune preuve matérielle n’a subsisté. Cependant, les preuves matérielles de la violence de DSK étaient bien là. Pourquoi, à partir de cette date, Diallo se livre à une incohérence après l’autre ?

La portée de la parole

Il y a un phénomène que les ethnopsychanalystes connaissent. Celui du « statut de la parole », auquel est lié  » le statut du regard » ou, d’une manière générale, du corps. Nous n’avons pas besoin d’aller loin. Si nous engageons une conversation avec certaines personnes, entre les phrases échangées, un silence s’impose. Il est essentiel à la conversation. Il permet de vérifier que l’on réfléchit. En revanche, lors d’une conversation entre méditerranéens, les paroles s’enchevêtrent. Cela prouve la passion. Dans un cas, c’est la réflexion qui importe. Dans l’autre, ce sont les affects. Regarder les yeux dans les yeux, parfois, souligne la véracité d’un dire. D’autres fois, c’est une offense et un envahissement.

Notre travail comme ethnopsychanalystes nous permet de constater cela : quelqu’un de fragile ou de fragilisé peut tenir des propos contradictoires et incohérents, contraires à ses intérêts, pour s’affirmer ou en réaction à une offense. Offensée, Diallo montre son mépris en se contredisant. Le « statu de la parole » n’est pas le même. Il suffit encore de comparer les différences entre le Grand Robert et l’Oxford English Dictionnary au sujet du mot vérité. Le premier propose : « …conformité avec l’objet de pensée, d’une cohérence interne de la pensée… »; Le second affirme : « …être, vrai pour quelqu’un, pour un principe, cause, etc.; foi, fidélité, loyauté… » Le premier met en avance la conformité aux faits. Le deuxième met en avance la loyauté, la constance.

Pendant un mois et demi, Diallo a été loyale, sans savoir que Vance oscillait entre ces deux définitions. Curieusement, quand elle peut se sentir protégée, elle se brise. Ce n’est pas rare. On le voit dans les urgences psychiatriques et ailleurs.

Dominique Strauss-Kahn, pour sa part, n’a jamais eu à affronter cela. Dès la première minute il a tout nié en bloc, par son silence : il a utilisé le droit. Il n’a jamais été questionné par des multiples policiers, de longues heures durant. On ne lui a jamais demandé s’il avait déjà fait cela à d’autres femmes de chambre, ou à d’autres femmes simplement : de se mettre à éjaculer sur leur tablier ou les violenter.

La question n’est pas qu’il soit « un séducteur, qu’il aime les femmes, qu’il a une vie sexuelle intense, qu’il a des relations extraconjugales » et que son épouse soit au courant, comme il a été dit dans les journaux. Le problème est qu’il est violent. Où est la séduction là-dedans ? DSK n’est pas un séducteur : il est un violeur. Diallo, n’a pas été séduite : elle a été violentée. L’homme n’a pas eu le temps, pas la contenance nécessaire, pour séduire. Il lui a fallu éjaculer vite. En vérité, DSK n’a même pas vu cette femme, il ne l’a pas regardé, avant d’éjaculer. DSK ne croit pas à « l’acte manqué ». Il a raison. Ce n’en est pas seulement un. C’est aussi un « passage à l’acte », que les psychanalystes et cliniciens connaissent bien. C’est fréquent dans les perversions. DSK n’a pas regardé non plus le public pendant son émission télévisée. Il n’avait des yeux que pour son interlocutrice. Après Diallo, Chazel : la putain et la maman, de son imagination malsaine, s’entend.

L’erreur de Vance

Il ne reste pas moins que la vérité passe à la trappe et que la justice n’a pas été faite. Les jurés nord-américains seraient-ils aveugles aux faits et nieraient-ils les tâches répandues sur le tablier ? Cyrus Vance a profité de l’affaiblissement d’une femme. Ses arguments à lui sont tout sauf convaincants. La justice nord-américaine est là pour se laisser convaincre, pour se laisser faire ou pour examiner des faits dont les preuves matérielles sont à sa portée ? Le procureur s’est débarrassé d’une affaire encombrante. Au-delà des cultures, des pays et de la justice, les classes se retrouvent. Cela devient affligeant : quelques jours après l’annulation de la plainte de Diallo, Troy Davis est exécuté, alors que Chirac est gracié et s’en vante.

Psychanalyste franco-brésilien établi à Paris, l’auteur est professeur de psychopathologie à l’Université de Paris 7 – Denis Diderot. Derniers livres publiés : « Les pires ennemis de la psychanalyse », Liber, Québec, 2010 et « Ferenczi, la psychanalyse autrement », Armand Colin, Paris, 2011.

1 A. Lydgate, « Conduct Unbecoming : The military’s sexual assault problem », Harper’s Magazine, septembre 2011, pp. 66-67.

Ce contenu a été publié dans Articles, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.